Les points clés

D. L’innovation pédagogique

L’initiation à l’innovation pédagogique peut être mise en œuvre dans le cadre du mémoire professionnel. Si l’innovation pédagogique est incitée dans les textes, cela ne se traduit pas nécessairement par une formation à l’innovation pédagogique. Il s’agit plus exactement ici de s’intéresser à la manière dont l’enseignant peut innover pédagogiquement en s’appuyant sur les résultats et les méthodes de la recherche scientifique.

Les travaux en psychologie de la créativité [1] font apparaître que plusieurs facteurs concourent à la créativité. La créativité est souvent définie comme une solution originale et adaptée à un problème donné. Il ne suffit pas que la solution soit originale, il faut également qu’elle soit pertinente. S’agissant de l’enseignant, celui-ci vise un niveau d’expertise professionnelle. Or dans le cas de l’expert le niveau de connaissances structurées constitue une condition nécessaire, même si elle n’est pas suffisante. On peut également souligner que la capacité à être créatif ne réside pas seulement dans la capacité à résoudre des problèmes et à répondre simplement à une commande professionnelle. C’est en cela que l’approche par résolution de problème s’avère sans doute insuffisante pour appréhender la question de la créativité. Car la créativité ne se limite pas à la sphère de la solution, elle débute par la capacité à formuler des problèmes originaux. Faire preuve de créativité ne consiste pas tant à répondre à un besoin établi, mais à identifier de manière créative un problème que d’autres n’avaient pas vu. L’histoire de la créativité des philosophes, des scientifiques ou des inventeurs met en évidence que ceux-ci ont pu commencer par formuler un problème qui n’avait pas été identifié en tant que tel avant eux ou par le formuler d’une manière innovante [2]. En outre, la psychologie cognitive de la créativité a mis en valeur certains types de processus cognitifs qui semblent plus particulièrement liés à la créativité comme la flexibilité cognitive et l’analogie [3]. La flexibilité cognitive peut intervenir dans la capacité à modifier la formulation initiale du problème ou à sortir des solutions convenues en agençant les éléments de la situation de manière nouvelle, en s’appuyant sur des connaissances antérieures, pour formuler un problème original ou lui trouver une solution inédite. L’analogie consiste, par la mise en lien de la situation-problème avec les connaissances de la mémoire à long terme du sujet, à produire une solution innovante. L’originalité de la solution peut alors tenir à l’écart opéré dans l’analogie : plus la solution utilisée provient de la transposition avec un domaine éloigné, plus probablement, elle apparaîtra comme originale. Mais les obstacles à l’innovation pédagogiques peuvent être doubles : en tenant à la personnalité de l’enseignant car l’on sait que les personnalités créatives ont certains traits spécifiques [4], mais également ce sont des obstacles institutionnels car l’institution de manière paradoxale encourage officiellement l’innovation autant qu’elle semble la craindre dans la pratique [5].

Cela étant posé, il est nécessaire de noter que la créativité dans l’innovation pédagogique, comme en science, réside probablement dans la formulation des hypothèses qui supposent le recours à l’abduction [6]. Nous avons pu constater le manque de créativité des hypothèses expérimentées par les étudiants dans les mémoires professionnels. Il est tout à fait remarquable que la plupart d’entre eux n’aient pas été en capacité d’utiliser un matériau original qu’ils avaient à disposition pour formuler une question plus innovante. En effet, dans le cadre d’un mémoire professionnel, la première partie du mémoire avait porté sur une autosocioanalyse : les étudiants devaient analyser à la lumière des acquis de la sociologie leur biographie éducative. Cependant, très peu ont été en capacité d’utiliser ce matériau pour produire une question de recherche originale. Il est possible de citer néanmoins deux cas pour montrer en quoi cela aurait pu être heuristique. Le premier est le cas d’une étudiante qui avait été durant sa scolarité et qui l’était encore, angoissée par les mathématiques. Elle a été conduite à formuler la question suivante : « l’enseignement des mathématiques en s’appuyant sur l’histoire de cette discipline peut-il contribuer à avoir un effet positif relativement à l’angoisse éprouvée face aux mathématiques par les enseignantes femmes et les élèves filles ? ». Il s’agit là d’avoir un impact sur le désir d’apprendre en mathématiques relativement à la variable de « sexe ». En effet, l’étudiante en analysant la littérature scientifique avait constaté l’existence d’une anxiété spécifique des filles liées à des stéréotypes de genre sur les mathématiques. Le deuxième exemple est celui d’une enseignante stagiaire qui avait déjà enseigné auparavant à l’étranger. Cela lui a permis de formuler la question suivante : « une expérience professionnelle enseignante antérieure à l’étranger peut-elle être utilisée et comment dans une expérience d’enseignement en France afin de favoriser une éducation interculturelle ? ». Dans ce cas, il s’agit d’avoir un impact sur la motivation des élèves relativement à la variable d’ethnicité. Cette question a pu être formulée en mettant en lien la trajectoire biographique de l’enseignante et la recherche sur l’éducation interculturelle.

Nous tirons de l’analyse des mémoires professionnels dirigés, l’idée que le manque de créativité des expérimentations pédagogiques menées provient du fait que les étudiants en restent à des questions générales qui manquent d’une singularité qui pourraient leur donner un caractère plus original. Il est évident que lorsque l’on en reste à des idées générales, on risque d’en rester aux mêmes idées que tout le monde sur le sujet. L’introduction d’un élément de singularisation peut alors constituer un angle original qui favorise la créativité sur laquelle repose l’innovation. De ce fait, l’hypothèse que nous proposons en termes d’innovation pédagogique consiste à se demander dans quelle mesure celle-ci ne peut pas être favorisée chez les enseignants en les conduisant à s’appuyer sur des éléments singuliers : soit que ces éléments s’appuient sur leur trajectoire personnelle, soit qu’ils s’appuient sur des singularités de la situation professionnelle à laquelle ils se trouvent confrontés. La littérature qui est un domaine qui ne peut exister sans créativité a mis en lumière comment l’expérience singulière pouvait être une voie pour accéder à l’universalité.


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[1] Lubart Todd, Psychologie de la créativité, Paris, Armand Colin, 2003.

[2] Bohm David et Peat David, La Conscience et l’univers, Paris, Alphée, 2007.

[3] Lubart, op. cit.

[4] Lubart, op. cit.

[5] Lapeyronnie Didier (dir.), « Pour une école innovante », Rapport 2013-2014. URL : http://cache.media.education.gouv.fr/file/11_Novembre/91/4/2014_rapport_cnire_web_366914.pdf.

[6] Catellin Sylvie, « L’abduction : une pratique de la découverte scientifique et littéraire », Hermès, La Revue 2/2004 (n° 39) , p. 179-185.